LFR 2026 rejetée : Souleymane Jule Diop alerte sur les risques d’une crise institutionnelle

Le refus de l’Assemblée nationale d’adopter le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026 place le Sénégal dans une situation inédite, porteuse de risques importants sur les plans budgétaire, politique et institutionnel.
Sur le plan formel, le rejet de la LFR pourrait avoir des conséquences limitées sur le fonctionnement immédiat de l’État. Il est déjà arrivé que l’adoption d’une loi de finances rectificative intervienne en même temps que celle d’une loi de finances initiale (LFI), à la fin de l’année civile. Lorsque les dépenses ont déjà été exécutées, le rejet du texte peut, dans les faits, avoir une incidence limitée sur leur réalisation.
Dans une telle situation, l’État peut continuer à exécuter les dépenses autorisées dans le cadre de la LFI. Toutefois, cette option peut accentuer les déséquilibres budgétaires, notamment lorsque les dépenses engagées ne correspondent plus aux recettes effectivement mobilisées.
Par ailleurs, le président de la République dispose de certains mécanismes prévus par les textes, notamment les décrets d’avance, qui permettent, sous conditions, d’ouvrir des crédits supplémentaires, avec une régularisation ultérieure selon les procédures applicables.
Des conséquences politiques et budgétaires majeures
Au-delà de ses effets immédiats, le rejet de la LFR peut revêtir une forte portée politique. Il peut être interprété comme un désaveu de l’action gouvernementale. Il pose également la question des relations entre l’Assemblée nationale et l’exécutif, dans un contexte où les choix budgétaires de l’État sont étroitement liés.
La situation pourrait aussi compliquer l’examen de la loi de finances initiale pour 2027. Même si les deux textes sont distincts et soumis séparément au Parlement, la programmation budgétaire repose désormais sur une perspective pluriannuelle. Les budgets successifs et les outils de suivi de la performance sont donc étroitement articulés.
Un blocage budgétaire pourrait ainsi affecter les conférences de performance, dont les travaux portent notamment sur l’exécution des dépenses de l’exercice précédent.
En cas de non-adoption de la LFI, le Gouvernement pourrait recourir à la procédure prévue à l’article 86, alinéa 6, de la Constitution, sous réserve du respect des conditions constitutionnelles applicables. Une telle démarche pourrait, en retour, exposer l’exécutif au dépôt d’une motion de censure.
Un signal préoccupant pour les partenaires financiers
L’un des principaux risques concerne toutefois le calendrier financier du Sénégal. À quelques jours de négociations relatives à la restructuration de la dette, le rejet de la LFR pourrait envoyer un signal d’incertitude aux partenaires financiers du pays.
Les autorisations nécessaires à l’engagement de certaines dépenses pourraient se retrouver au cœur de nouvelles difficultés institutionnelles. Cette perspective est susceptible d’alimenter les inquiétudes quant à la capacité des institutions à assurer la continuité et la prévisibilité de la politique budgétaire.
Une telle situation serait d’autant plus préoccupante qu’un blocage de cette nature n’aurait, selon mon analyse, aucun précédent comparable dans l’histoire institutionnelle du Sénégal.
La presse avait certes relevé la baisse des crédits alloués à l’Assemblée nationale dans le nouveau projet de budget. Mais il était difficile d’anticiper un affrontement de cette ampleur autour de l’adoption d’un texte budgétaire.
Le risque d’une crise institutionnelle
Si le désaccord devait s’aggraver, le Sénégal pourrait s’acheminer vers une confrontation institutionnelle majeure. Dans un tel scénario, la question de l’article 52 de la Constitution, relatif aux pouvoirs exceptionnels du président de la République, pourrait être soulevée. Son éventuelle mise en œuvre dépendrait toutefois de conditions constitutionnelles précises et ne saurait être considérée comme une conséquence automatique du blocage budgétaire.
La situation est d’autant plus complexe que la majorité parlementaire demande à l’exécutif de revenir sur sa position, ce qui soulève également la question de la portée des décisions antérieures du Conseil constitutionnel. Cet argument pourrait être discuté dans le cadre de la loi de finances initiale. Il doit cependant être distingué de la situation de la LFR, qui porte notamment sur des ajustements de recettes et de dépenses à régulariser.
Au-delà du bras de fer politique, l’enjeu est donc celui de la stabilité institutionnelle, de la crédibilité financière du Sénégal et de la capacité des pouvoirs publics à préserver la continuité de l’action de l’État.
Souleymane Jule Diop



