Mamadou Dia et le Conseil supérieur islamique : Les leçons d’un projet inachevé pour le financement des foyers religieux

Il est des moments où revisiter l’histoire constitue une condition sine qua non pour mieux cerner les enjeux de l’heure. C’est précisément ce à quoi nous oblige le débat sur les fonds politiques et le financement des foyers dits religieux.
Ce débat, relancé ces derniers mois par les autorités politiques, beaucoup ne le savent pas, avait pourtant déjà été posé dès les premières années de l’indépendance.
Le Sénégal, sous l’autorité du Président du Conseil d’alors, Mamadou Dia, avait un projet visant à institutionnaliser les relations entre l’État et les communautés religieuses. Cette vision, portée sous la houlette du Président Dia, avait notamment donné l’idée de créer un Conseil supérieur islamique.
Ce Conseil visait à codifier des mesures qui, jusque-là, reposaient essentiellement sur des relations personnelles entre les autorités étatiques et les leaders religieux.
Mamadou Dia, dans sa vision, cherchait à faire de « l’islam éclairé, un moteur de développement ». Selon lui, «la meilleure manière de restaurer l’islam pur, c’était de restaurer l’enseignement islamique».
Il a ainsi travaillé sur des propositions concrètes capables d’améliorer durablement les conditions d’une « pratique islamique saine ».
Toutefois, il faut noter que Mamadou Dia avait une vision totalement différente de l’islam, essentiellement confrérique, pratiqué au Sénégal. Il considérait que certains marabouts profitaient de leur posture religieuse pour exploiter les disciples.
Il avait, en ce sens, supprimé ce qu’il considérait comme certaines « faveurs » que les colons avaient accordées aux religieux, ce qui ne manqua pas de créer des tensions et du ressentiment du côté de certains leaders religieux.
Il avait également créé les champs collectifs, qui, pour certains, constituaient une forme de rivalité avec ceux dits « Toolu Allarba » et, selon ses propres aveux mêmes, allaient inéluctablement prendre la place de ces derniers.
Tout ceci concourait à l’installation d’un climat de méfiance entre lui et les religieux qu’il était pourtant censé soutenir dans son projet de Conseil supérieur islamique.
Le problème n’était donc pas nécessairement l’idée d’organiser davantage et de mieux formaliser les relations entre l’État et les communautés religieuses. Le problème résidait aussi dans la manière de porter cette ambition.
Dans une société multiséculaire où l’autorité religieuse repose sur une histoire, des traditions, des familles, des lignées spirituelles et une légitimité construite sur plusieurs générations, il paraît illusoire de prétendre simplement décréter une nouvelle organisation depuis les bureaux de l’administration.
Sachant surtout que l’on ne peut pas organiser les religieux sans les religieux.
C’est probablement l’une des principales leçons de l’épisode Mamadou Dia.
Une réforme institutionnelle peut être techniquement pertinente, juridiquement cohérente et politiquement ambitieuse. Mais si ceux qui sont censés en être les acteurs ne se reconnaissent pas suffisamment dans sa conception, elle restera fragile ou impossible à mettre en œuvre.
L’adhésion n’est donc pas un détail. Elle est une condition sine qua non de la réussite.
Ce rappel historique est, à mon avis, extrêmement important pour les nouvelles autorités qui veulent réorganiser les foyers religieux et leur accorder un financement institutionnel.
L’intention peut, certes, être noble. La volonté d’introduire davantage de transparence, de rationaliser les financements, de soutenir les infrastructures et d’accompagner les territoires religieux est parfaitement légitime.
Mais attention à ne pas reproduire la même erreur historique !
On ne peut pas construire une politique publique destinée aux religieux sans engager, dès le départ, une véritable concertation avec ces derniers.
Il faut donc une écoute attentive des principaux acteurs, en l’occurrence les Khalifes généraux, les familles religieuses, les associations islamiques, les universitaires et les différentes sensibilités qui composent l’islam sénégalais.
Pas pour leur demander simplement de valider une décision déjà prise. Mais pour en construire ensemble avec eux. La différence est fondamentale.
Il ne faut pas seulement consulter les religieux sur la manière d’appliquer une réforme. Il faut les impliquer dans sa conception même. Car une politique publique qui touche à la religion, à ses institutions et à ses ressources ne peut pas être uniquement pensée sous l’angle administratif. Elle doit également être pensée sous l’angle historique, culturel, spirituel et social.
Cette institutionnalisation du financement des religieux ne doit en aucun cas signifier leur contrôle. La manière de dire publiquement que les caisses servent souvent à prendre en charge les chefs religieux est une maladresse qui peut être source de confusion et de stigmatisation.
Cette clarification mérite d’être faite dès le départ. Car, dans notre société, le terme « soutoura » est très important.
L’État doit donc créer les conditions nécessaires, tout en préservant la discrétion requise.
La Délégation aux Affaires religieuses : Le chaînon manquant ?
Dans cette architecture, la Délégation générale aux Affaires religieuses pourrait jouer un rôle absolument central.
Mais, pour cela, elle ne peut pas rester une structure administrative périphérique, éloignée des grandes forces religieuses du pays.
Elle doit devenir un véritable espace de dialogue, de médiation et de coordination entre l’État et les différentes composantes de la communauté religieuse.
Et cela suppose une question essentielle : Son leadership.
Une structure appelée à fédérer les sensibilités religieuses ne peut être efficace que si elle est animée par des personnalités disposant à la fois d’une compétence institutionnelle, d’une connaissance profonde du fait religieux sénégalais et, surtout, d’une capacité réelle à dialoguer avec toutes les familles religieuses.
Il ne s’agit pas de choisir un représentant d’une communauté contre une autre. Il s’agit de trouver des profils capables de parler à tous. Parce que le Sénégal n’a pas une seule réalité religieuse.
Il possède une remarquable diversité de confréries, de familles, d’écoles, de traditions et de sensibilités.
La mission de la Délégation devrait donc être précisément de transformer cette diversité en force de dialogue.
Une nouvelle méthode : Construire avec les religieux
Si les autorités veulent véritablement réussir leur politique de financement et d’accompagnement des foyers religieux, il faut changer de méthode.
Avant de créer un fonds, il faut consulter.
Avant de définir des critères, il faut dialoguer.
Avant de fixer les mécanismes de financement, il faut écouter les besoins.
Avant de construire une architecture institutionnelle, il faut obtenir l’adhésion.
On pourrait même imaginer la création d’une « Conférence nationale permanente sur les affaires religieuses et le développement », réunissant périodiquement les représentants des grandes familles religieuses, les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les universitaires et les acteurs économiques.
Ce cadre permettrait de construire progressivement une doctrine nationale. Parce qu’au fond, le sujet n’est pas uniquement financier.
Il est institutionnel. Il est politique. Il est même culturel.
L’histoire de Mamadou Dia ne doit donc pas être utilisée uniquement pour démontrer qu’il avait eu, avant beaucoup d’autres, l’intuition de la nécessité d’une organisation/formalisation des relations entre l’État et les communautés religieuses.
Elle doit aussi nous rappeler qu’une bonne idée ne suffit pas.
Il faut une méthode.
Il faut de la concertation.
Il faut de l’appropriation.
Et surtout, il faut respecter les mécanismes de légitimité propres à la société sénégalaise.
On ne peut pas organiser les religieux sans leur aval. On ne peut pas financer durablement leurs institutions sans leur engagement. Et on ne peut pas construire une politique religieuse nationale sans fédérer les forces religieuses elles-mêmes.
C’est peut-être là que se trouve la principale différence entre une réforme administrative et une véritable réforme historique.
La première peut être décidée par l’État.
La seconde doit être construite avec la société, par la soiciété.
Et si les autorités veulent aujourd’hui réussir là où certaines initiatives du passé ont rencontré des résistances ou échoué, elles devront comprendre une chose essentielle : le dialogue avec les religieux ne doit pas être la dernière étape de la réforme.
Il doit en être le point de départ.
Serigne Fallou Mbacke
Expert En Relations et Coopérations internationales



